[Presse] Quelques pas de côté

"Naturellement antérieur à la présente crise, le récit de Dominique Loreau prend aujourd’hui des accents prémonitoires, tantôt cocasses, tantôt glaçants. Sa polysémie même atteint au vertige." (Marie Baudet, La Libre Belgique)

 

Les crabes descendent sur la ville

Marie Baudet, La Libre Belgique, avril 2020

 

 

 

Partition aquatique et danse des crabes

Le Carnet et les Instants, Véronique Bergen, mars 2020

"Dans ce récit poétique, la cinéaste, photographe, écrivain et poète Dominique Loreau part de notre rapport à l’autre, à l’animalité. Quelques pas de côté se tient sous le signe de l’eau. Des protagonistes non humains entrent en scène, des crabes chinois qui prolifèrent dans les eaux du Nord après que des larves ont été accidentellement importées dans l’estuaire de l’Elbe à Hambourg. Dominique Loreau explore magnifiquement, sous d’autres guises, ce qu’elle a interrogé dans son film Dans le regard des bêtes. Que percevons-nous de la vie animale, de sa richesse ?

Entre le panoramique et le zoom, tout change. La rivière vue de loin comme une forme tranquille, rectiligne, une abstraction ordonnée, délivre l’agitation des flots, un vivier de vie quand on s’approche d’elle. Le regard de Dominique Loreau se porte non pas sur un animal sauvage exotique qui suscite notre empathie, mais sur une espèce de crustacés qui ne fait pas vibrer nos chakras. Que peut-on connaître, deviner, percevoir de la vie des crabes alors qu’à l’heure de la mondialisation « l’homme a envahi la planète » ?

Il explore, il commerce, il vend, il achète, il fait du profit, il globalise, il dévaste tout : c’est ce qu’il appelle le progrès économique infini.

Il y croit, il veut y croire encore et encore, même s’il sait que ça doit finir.

Afin d’entrer dans le monde des crabes, le texte se dote d’antennes, de capteurs, d’un système perceptif ouvert à leur royaume. Pour interroger nos sociétés acquises à une mondialisation mortifère, le décentrement via un Persan à Paris comme le tenta Montesquieu est inopérant : c’est par le biais du crabe que Dominique Loreau ausculte notre système, sa faillite. Comme le prestidigitateur sort un lapin d’un chapeau, le texte nous achemine avec magie vers un événement-charnière : l’arrivée de milliers de crabes dans une petite ville de Flandre. À cause des écluses, des murs de béton que les humains ont construits, la remontée des crabes vers la mer se voit entravée. La rivière Démer s’étranglant en raison d’une écluse, les crabes migrateurs doivent gravir les berges, courir dans les rues, mus par un tropisme infaillible qui les fait regagner l’eau. 

Le drame de la rencontre, plus exactement de la non-rencontre entre le monde des humains et celui des crabes, Dominique Loreau en égrène les étapes. Privés de leur milieu naturel aquatique, les animaux pénètrent dans les maisons, les caves, observent les drôles de bêtes appelées humains qui, loin de les accueillir, les pourchassent, les déciment. Seuls les enfants entreprennent le sauvetage des crabes.

Seule la poésie peut rendre palpables nos réflexes de fermeture face à l’étranger — migrant humain ou non humain —, seule elle peut mettre en fiction le ratage (côté humain) de la rencontre avec l’animal, le choix de l’extermination des autres formes de vie terrestre.

Quelques pas de côté répond à la philosophie occidentale qui, des « animaux-machines » de Descartes à l’animal « pauvre en monde » de Heidegger, a échoué à cohabiter, tisser des liens avec l’animal, le végétal, la nature. Philosopher, écrire sourd de « la honte d’être un homme » (Primo Levi) affirmaient Deleuze et Guattari (Qu’est-ce que la philosophie ?). L’écriture, la pensée surgissent de la honte face à l’animal qui meurt.     

Dans ce texte bruissant de tropismes, d’une attention au ténu, aux mouvements infimes de la vie, l’écriture se tient au diapason de la danse des crabes, incline vers le désir de devenir-crabe. Comme eux, il avance en faisant « quelques pas de côté », à savoir à côté de l’anthropomorphisme, du côté des règnes animaux et végétaux que l’Occident a massacrés pour se construire « maître et possesseur de la nature ».

Un conte n’a pas de fin. Après les chasses aux crabes, aux migrants, aux pauvres, aux SDF, aux animaux sauvages, il demeure un après, précaire mais obstiné.

Nous ne voyons le monde qu’à l’aune de ce qui nous est utile ; ils [les crabes] n’entrent pas dans notre circuit commercial (…) Un jour peut-être étoufferons-nous dans notre humanité ?

La partition souterraine du récit est aquatique. Un régal pour les lecteurs amphibies."

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