Elles viennent dans la nuit de Corinne Hoex et Kikie Crêvecœur

Un bel article signé Charline Lambert sur le recueil poétique Elles viennent dans la nuit.

 

« Cinq vers – une estampe.

Dans l’ouvrage Elles viennent dans la nuit de la poète Corinne Hoex et de l’artiste Kikie Crêvecoeur, cinq vers sur chaque page entrent en résonance avec une estampe sur l’autre page. Davantage qu’un dialogue, il faudrait sans doute parler d’un diptyque : les poèmes se voient non véritablement illustrés par les estampes mais, eux-mêmes devenus empreintes fragiles (de par la retenue et la délicatesse qui sourd d’eux), ils sont embrassés et perdus à travers elles – et vice versa.

Car il est essentiellement, dans cet ouvrage, question de « les embrasser » et de « les perdre », ces elles que le lecteur ne peut ni ne veut clairement définir, pas davantage que la poète ou l’artiste ; la sensibilité est alors tout entière livrée au ténu, à l’insu, au gré du regard et de l’ouïe :

leur nom
comment leur nom
un bruit léger de pas
depuis ce lieu perdu
les embrasser les perdre

Ainsi, cinq vers reviennent d’une strophe à l’autre en changeant de place ; parfois, un vers nouveau fait irruption, fait inflexion, relance tel un « souffle retenu » ou un « souffle de la nuit ». Un seul élément immuable : chaque quintil s’achève sur ces deux verbes, « les embrasser » et « les perdre ». Un même mouvement semble à l’œuvre au sein des estampes : un bleu dense, essentiellement rond, se décline d’une estampe à l’autre, infléchit légèrement ses tons ou ses formes, en les « détach[a]nt de l’oubli ». Ces éléments concourent à faire de chaque poème et de chaque estampe un ensemble autonome tout en les reliant entre eux, offrant une consistance à l’ensemble de l’ouvrage d’où émane une puissante douceur. Si le lecteur approche parfois le mystère de ces poèmes-estampes, il est toujours invité, in fine, à l’effacement, au dessaisissement – où le geste du toucher qui initie l’embrassement s’achève dans la perte. Ainsi en va-t-il, parfois, de la poésie.

Cinq vers – une estampe : l’ouvrage Elles viennent dans la nuit semble construit comme une ritournelle, car sont repris, poétiquement, mélodiquement, les mêmes vers et le même bleu dense. L’ensemble forme alors un tout musical, ténu et retenu, à l’instar d’une seule nuit dans laquelle elles viennent, où tons et formes s’approchent en légèreté, pareils, sans doute, « à [c]es pas, enfants de mon silence » de Paul Valéry.

Le dialogue entre Corinne Hoex (poète et romancière belge, par ailleurs membre de l’Académie Royale de langue et littérature françaises de Belgique depuis 2017) et Kikie Crêvecoeur (artiste belge, dont le palmarès est riche d’expositions et de collaborations) offre un diptyque singulier. Leurs sensibilités respectives s’y concilient et s’y mêlent à merveille, s’embrassant et se perdant dans une nuit où, finalement, l’on ne pourrait que venir. »

Article rédigé par Charline Lambert à lire ici