La Théo des fleuves, "la voix furieuse et tragique des exilés permanents"

Un article signé Alexis Maroy, paru dans le supplément Lire de La Libre Belgique ce lundi 12 juin 2017 (p. 8).
Ainsi qu'un coup de cœur d'Eric Brucher dans Le Carnet et les Instants (juin 2017) !

 

"Dans une prose intense et ouvragée, Jean Marc Turine raconte les cicatrices d'une femme et d'un peuple entier, les mêmes que portent les échoués de l'histoire, repoussés, où qu'ils aillent, à force de mots quotidiens et de décrets, à coups de crosses ou de balles. Fresque vivante et sensible sans cliché ni misérabilisme, "La Théo des fleuves" fait entendre la voix furieuse et tragique des exilés permanents, dont l'actualité, elle, n'a pas vieilli." (Alexis Maroy)

à lire sur le site de La Libre

 

 

 

 

 

 

 

 

La Théo des fleuves,
"Le livre d'une négresse blanche"

"Théo a les yeux bleu pétrole, les cheveux noirs, la peau sombre de son peuple ; elle a appris à lire et écrire pour voir autrement le monde et renoncer à la peur, pour se libérer des conventions d’abord et échapper à un mari et un père qui lui a imposé un mariage. Elle a pour viatique essentiel le livre de sa mère celui qu’elle m’a donné à ma naissance et que j’ai donné à mes enfants le jour de leur naissance, la vie. Mon livre rendu fertile par la terre sur laquelle je marche en traversant les saisons. Viatique de l’amour aussi, celui d’Aladin, le violoniste inventeur de rêveries sur l’Ile aux Oiseaux, et qui l’accompagnera toute sa vie malgré les séparations et les distances, malgré les malheurs. Près d’eux, Nahum, l’enfant perdu, enfant au couteau et à la mémoire vide, qu’elle recueillera puis abandonnera pour suivre une chimère, dira-t-elle, et qui trouvera sa voie dans le cirque. Et puis, il faut parler des blessures terribles et tragiques, la jeune Euphrasia violée par les milices et détruite à jamais, ou Carmen, l’enfant de sa chair à elle, Théo, morte lentement de faim dans les camps, voire encore ses poèmes jetés au feu comme une négation d’elle-même et de l’amour, ou encore la rééducation qu’elle subit et la stérilisation, l’emprisonnement et le travail forcé, la survie au néant. Mais évoquer aussi cette errance magnifique par les mers sur ce bateau fantastique – le Sâmaveda, rebaptisé La Théo des fleuves – auprès d’un équipage et capitaine de haute poésie et qui la fera renaître à elle-même.

Théo ou la puissance d’un fleuve.  Son livre de douleurs et de vie mêlées, que l’on referme pris aux entrailles par sa force et justesse, sa poésie lancinante et mélancolique, belle et fantasque parfois. Un chant, au fond, ou une danse autour d’un feu pour dire, au-delà des misères et des dépouillements, la beauté de la terre et des fleuves, les fruits et l’amour, l‘eau, les enfants, ou la fertilité du partir et les forces du vivant."

Eric Brucher, Le Carnet et les Instants, juin 2017

Article à lire sur le site Le Carnet et les Instants