Je me souviens avec bonheur de ce que me confia un marinier, après l’une de mes conférences consacrées au monde de la batellerie : Moi, ce n’est pas du sang qui me coule dans les veines, c’est de l’eau!
Toi, ton sang était rouge, tes artères n’étaient pas des rivières. Toi, la poésie, tu n’étais pas trop pour.
D’abord, il a fallu quitter. Pour se sauver, pour se construire. Après de longues années, il arrive qu’on éprouve l’envie de regarder en arrière, d’interroger ce qui nous a été dit dans l’enfance. Et voilà la question des origines qui s’impose.
Parfois, cela nous sauve encore.
Christine Van Acker a cédé à une injonction, celle de raconter son père : un homme d’un autre temps, sa vie de labeur, ses principes rigides de bienséance, ses préceptes bien sentis étoffés de phrases assassines, et ses rares centres d’intérêt. Le monde changeait autour de lui, sans lui.
Les mots de la fille remontent le temps pour inscrire une vie à reculons. Elle raconte comment père, grands-parents, arrière-grands-parents se sont construits, et puis elle, au bout d’une lignée de gens simples. Ce n’est ni la misère ni l’opulence. C’est, pour le père, une forme de pauvreté affective, culturelle, spirituelle. À l’image des espaces réduits du bateau où la famille vivait et travaillait, l’esprit de cet homme s’était replié sur lui-même.
Par ce besoin de voir au-delà, de rêver, d’entrer dans la richesse et la multiplicité du monde, par la force des choses, l’autrice s’est découverte transclasse.
Christine Van Acker raconte pour comprendre ce qui nous fait, pour construire un récit familial, pour se le remémorer, et le faire vivre auprès des générations suivantes. Mais aussi, pour celles et ceux, nombreux, qui s’y reconnaîtront.
Témoin d’un monde qui disparaissait à toute allure, le père avait choisi de se figer. Sa fille a choisi l’envol et nous confie ses mots.
