[presse] Sauvage est celui qui se sauve

De nombreux articles dans la presse écrite et radio. En décembre 2022, entretien-fleuve avec Veronika Mabardi sur Karoo, mené par Fanny Lamby. 

 

Entretien-fleuve avec Veronika Mabardi

Fanny Lamby, Karoo, décembre 2022

première partie : une chose n’existe pas séparée de toutes les autres

"Accoudé sur Les Cerfs (2014), Peau de louve (2019) et Sauvage est celui qui se sauve (2022), ce premier volet d’entretien se déploie autour de trois axes : le langage, les frontières et la déconstruction.

Pour commencer, rappelons brièvement le fil que déroule Les Cerfs. Il s’accroche à Blanche, une petite fille qui a perdu sa mère et qui ne parle pas. Elle est recueillie par Annie, qui habite contre la forêt et qui pose des mots sur tout. Avec cette forêt et Ian, le compagnon d’Annie, Blanche entre en contact. Dans cet ouvrage ainsi que dans Peau de louve et Sauvage, il y a une représentation du langage assez similaire, c’est quelque chose qu’on évite et qui évite ce qui est à dire :

« Blanche aime les choses qui poussent, les arbres, les animaux, tout ce qui vit et qui ne parle pas, comme elle. » (« Les Cerfs », p.11)

« Ce qui m’intéresse, depuis le début, c’est ce qui échappe au langage. Le vide entre les mots trace un chemin. » (« Sauvage », p.94)

Il est donc très pertinent que le dessin s’immisce dans ces trois ouvrages, comme si c’était une concrétisation du fait que quelque chose nous échappe. C’était très réconfortant pour le lecteur parce que c’est angoissant de se dire que ce qui nous relie normalement (le langage) nous échappe, et là il y avait quelque chose pour nous raccrocher. Comment fais-tu pour appréhender ce langage-là que tu dépeins dans toutes ses contradictions ?

Ce n’est pas quelque chose que je fais en surplomb, je ne réfléchis pas du tout au statut du langage. J’aime énormément lire des gens qui réfléchissent sur ça. Au moment où j’écris, il n’y pas de langage chez moi. C’est vraiment plus un mouvement et puis, en me relisant, je perçois le sens de ce que j’écris, donc c’est en deux étapes. Je commence à pouvoir mettre des mots dessus après trois tentatives où je raconte la même chose. Mon gros problème, mon problème d’adulte,  d’écriture, est le même que celui de Blanche dans Les Cerfs : dès qu’on dit une chose, forcément on ne dit pas toutes les autres. Une chose n’existe pas séparée de toutes les autres. C’est comme d’identifier quelqu’un en lui-même et de dire quelle est sa personnalité sans tenir compte de tous les miroirs que les autres lui renvoient et de ce qu’elle ou il est à l’intérieur des autres aussi, qui est aussi elle ou lui. Quand j’étais petite, je faisais beaucoup de danse et c’est bizarre que j’écrive car là on ne peut dire qu’une chose à la fois et on ne peut parler que dans une langue à la fois. Or j’ai été élevée bilingue et donc je sais que les choses peuvent se dire de deux manières et déjà signifier deux choses différentes. Dès le moment où je réfléchis à l’écriture, je ne sais plus écrire car je mens quoi que je dise et donc je me suis beaucoup battue avec ça, jusqu’au moment où je me suis donné le droit d’aller dans une petite fille qui, elle, n’a pas toutes ces censures et toutes ces injonctions à nommer. Nous sommes dans une époque où nommer est très important, j’en suis absolument consciente sauf que, pour ce que je veux nommer, les mots, ça ne va pas. Il y a une phrase qui, pour moi, est le centre des Cerfs, je m’en suis rendu compte en travaillant avec la traductrice polonaise : « Un jour, je ferai un chemin, une phrase assez belle, avec des trous, pour que tu puisses t’asseoir avec moi ».

« Un jour, Blanche prendra les bruits. Elle fera une phrase. Elle fera une phrase avec le monde entier dedans, comme le chemin entre les hautes herbes, le jardin, la prairie, la forêt, le ciel, toute fine, pas droite du tout, qui n’arrête jamais, on ne pourra la retenir, elle changera tout le temps, on sera dedans, on avancera avec elle, en même temps, on oubliera où elle a commencé et ne saura pas où elle finit, on sera avec elle, à l’intérieur. Elle fera une phrase pour être en même temps jusqu’au ciel. Une phrase pour le renard. »

L’idée est reprise dans Sauvage, je n’ai pas fait exprès. C’est la chose sur laquelle j’ai travaillé pendant dix ans. Le fait que cette petite fille dise ça, j’ai pu petit à petit me l’approprier comme adulte et me dire, non je ne suis pas niaise si je dis ça, puis je me suis retrouvé face à Wittgenstein qui dirait que ça vient de lui-même, qu’on ne le comprendra pas, je n’ai pas de problème à ne pas tout comprendre. J’étais vraiment intéressée par son idée d’abord que le langage est un système de relations et que donc ce n’est pas le réel, ce n’est qu’un système. J’aimais énormément aussi le fait qu’il dise que ce dont on ne peut pas parler, on ne peut pas en parler. C’est une tautologie mais les tautologies sont parfois bien utiles, plutôt que les métaphores. Je trouve que les métaphores sont dangereuses et les tautologies peuvent mettre les doigts sur les choses. Dire que je ne peux pas en parler et que, donc, je n’en parle pas, ça ne veut pas dire que je ne peux pas parler du tout, je peux parler d’autre chose et je peux chanter, je peux danser. J’aimais bien l’idée d’écrire des mots qui donnent une place pour qu’on sente qu’il y a quelque chose qu’on ne peut pas dire mais qui est là.

D’ailleurs, tu concrétises parfois ces sensations qu’on ne nomme pas mais qui sont là, comme le fait d’appréhender des choses par un autre sens. Il y a cette idée qu’on entend  les mots par les yeux (Les Cerfs), qu’on boit un visage (Sauvage) ou quand Blanche entend le brame du cerf, elle se met les mains sur la bouche (Les Cerfs). C’est drôle, ce langage qui s’exprime par d’autres sens, cela m’a beaucoup touchée, tout comme le fait que ce soit une petite fille.

Je trouve que c’est intéressant de pouvoir retourner à cet état d’enfance où la métaphore n’existe pas, où tout est réel. Si je dis que je me sens brouillardeuse, ce n’est pas une métaphore, c’est vrai que mes cellules sont brouillardeuses. Si on commence à dire « je suis dans le brouillard » et à penser que c’est une métaphore, on se déporte, on n’est plus dans la réalité de la sensation. La petite fille donne plein de permissions. On ne s’autorise pas à penser certaines choses car ce ne serait pas adulte et intelligent. En plus, je n’ai pas du tout fait d’études universitaires : je suis avec ce bagage de diplôme d’humanité, faut pas que je la ramène, j’ai vécu avec ça très longtemps.

La métaphore, c’est le pas de côté, la figure de style qui regarde le langage et là il n’y a pas du tout cette contemplation du langage.

La langue dit des tas de choses en elle-même. À un moment, elle ne dit qu’elle-même. Comment fait-on pour épuiser le langage et pouvoir se taire après sans que le silence soit une chape de béton ?

Blanche perçoit très vite qu’il y a des limites au langage. Quand quelqu’un lui parle, elle est directement perturbée par le fait qu’elle comprend d’autres choses que les mots. Il y a tout ce côté au-delà du langage, ce qu’on perd parfois en étant adulte en s’en tenant au sens stricto sensu.

C’est le problème d’Annie (Les Cerfs). Elle est dans le langage. Elle a beau abandonner les livres, elle ne peut pas abandonner le langage, elle ne peut pas percevoir qu’il se passe mille choses. Comme elle a mis le mot « amour » sur sa relation avec Ian, elle ne voit plus la relation qu’elle a avec lui et toutes les possibilités de cette relation, car elle est dans une relation livresque, quelque chose de phrasé. Quand Blanche commence une autre relation avec Ian, ça doit être super troublant pour l’adulte. Que se passe-t-il entre les deux ?

Et on se sent troublés aussi. Ce que je trouve incroyable, c’est que Blanche influe directement sur le langage d’Annie puisqu’avant elle dit qu’elle parlait droit et qu’elle commence maintenant à parler mélangé. Je trouve qu’il y a un rapport avec la danse, la danse du langage, qu’on ne doit pas toujours réfléchir à si ce qu’on dit fait sens.

Il y a la question de la thèse-antithèse-synthèse, de tout ce qu’on a appris à l’école, de comment développer une idée du début à la fin, comme si la pensée était droite, pyramidale, avec des hiérarchies de pensées. Je trouve qu’il y a des parallèles à faire entre le monde patriarcal et la manière dont on utilise la langue pour penser, c’est-à-dire que si on ne peut pas penser à ça et ça, et aussi ça et ça, et faire des sauts et revenir et faire toute une danse horizontale, on va se retrouver dans un truc « il y a d’abord ça, puis ça et donc ça ». Et non. 

Tu dis d’ailleurs : « Le père et le frère se passent la phrase, ils l’emberlificotent autour de ce qu’ils ne disent pas. »
J’adore cette absence à laquelle on accorde de la place mais qu’on ne nomme pas.

Oui, c’est puissant le langage. Je me souviens d’une sensation physique d’être embobinée par la parole de quelqu’un, comme si les phrases s’enroulaient autour de moi et venaient me serrer la gorge et m’empêchaient de parler et même de penser. Le langage a vraiment beaucoup de pouvoir, peut-être pas celui qu’on croit, seulement de dire ce qui est.

On pourrait presque faire un livre théorique sur la vision du langage des trois récits ! Il y a de petites phrases très réflexives, l’air de rien, parmi toutes les sensations que Blanche ressent. Le langage apparaît dans son foisonnement, dans sa cruauté aussi, parce qu’une phrase « peut abîmer les choses », leur enlever une magie…

Il y a des gens qui ont voulu décortiquer la relation entre Blanche et Ian et qui l’ont salie avec des mots. Je pense qu’un enfant peut vivre le désir dans son corps et qu’un adulte peut en être conscient et respecter ce désir quand même. Je voulais vraiment qu’on perçoive cette relation, entre cette petite fille et cet homme adulte, qui résonnent l’un dans l’autre, et que ce soit juste, et que, pour une fois, un homme protège un enfant et n’abuse pas de cette chose qui est belle.

Et Ian apprend beaucoup de cette relation aussi. J’ai remarqué qu’il y avait souvent une tension entre deux personnages dans ces trois livres et qu’ici Blanche réussit à le faire évoluer, à lui réapprendre à se relier aux autres. Il y a toujours une personne bloquée. Ian, ici, est écrasé par les attentes d’Annie.

Oui, il est complètement coincé, incapable de parler.

Blanche arrive avec toute sa pureté. Cette tension dramatique entre deux personnages me faisait penser à l’influence du théâtre. Il y avait à chaque fois deux protagonistes, un qui vient aider l’autre puis, en miroir, reçoit l’aide de l’autre.

C’est vrai qu’il y a cette idée que sans l’autre, il ne se passe rien. Je pense qu’il y a quelque chose dans Blanche. Elle est extralucide, comme les enfants peuvent l’être, et elle n’a aucune envie de sauver Ian. Elle vit juste complètement ce que son corps lui dit et c’est ça qui fait que Ian peut bouger. Annie a cette envie de l’aider, de le sauver mais c’est justement ça qui le coince. A posteriori, je fais le lien avec Sauvage car il y a cette question de vouloir sauver l’autre dans toute cette affaire d’adoption. Ce sont des thèmes sous-jacents auxquels je ne pense pas du tout consciemment sur le moment. Il s’agit de lâcher des choses que je ne sais pas que je dirais et donc je trouve que les personnages – ou même, dans Sauvage, mon frère – sont des détournements. Pendant que je m’occupe d’eux, je ne m’occupe pas de ce que j’écris et donc quelque chose peut émerger qui n’est pas de l’ordre du récit construit mais d’une surprise.

On retrouve aussi cette relation dans Peau de louve avec Muriel, à la fin, et l’enfant qui l’aide et reprend ensuite la peau de louve de cette dernière, pour l’utiliser à son tour. Il y a cette transmission aussi, cette aide de personne en personne.

Oui et c’est drôle parce que plein de gens me disent « oh la métaphore de la forêt » mais, pour moi, tout est réel. C’est crédible, c’est possible qu’elle trouve cette peau, c’est possible qu’elle la mette, c’est même possible qu’elle mange les animaux. Pour moi c’est important que ce ne soit pas du fantasme, de l’imaginaire dans le sens de « ça ne se peut pas mais on peut y rêver » : non, ça se peut.

Il y a beaucoup de récits excellents qui parlent de transformation, comme Le lièvre d’Amérique de Mireille Gagné. La connivence entre humains et animaux, ici, ce n’est pas pour la métaphore : c’est beaucoup plus original.

C’est vraiment de l’ordre du pouvoir de l’animal. Quel est le pouvoir du loup ? C’est l’étendue. Le loup peut nous apprendre ça, c’est très concret. Le rat peut nous apprendre à regarder les détails et à disparaître, à se fondre dans le paysage. On est un peu comme des enfants, à vouloir des aigles, des loups et des panthères mais, en fait, une mésange, ça le fait.

Cela me fait penser à cette frontière entre le dehors et le dedans, qu’il faut venir dépasser. Tu attires l’attention sur le fait qu’on qualifie – encore une fois, on pose un mot – les bêtes de « dangereuses » alors que finalement c’est nous qui sommes dangereux pour elles.

Statistiquement, c’est nous qui sommes dangereux pour elles mais, si on se retrouve face à face avec un coyote… Mais pourquoi serait-on familiers, pourquoi les animaux seraient des nounours ? On est élevés dans une sorte de « tout va bien » mais, non, tout ne va pas bien. Il y a des conflits.

C’était la prise de conscience des conflits et, en même temps, la prise de conscience qu’on fait partie d’un tout. Dans Sauvage, il y avait cette idée aussi d’arrêter de dire d’être du bon côté de la catastrophe alors que, finalement, tout le monde est dedans. Il y a quelque chose d’inclusif, que ce soit entre les animaux et les hommes, entre ceux qui souffrent et les autres.

Oui, on vit la même histoire et il y en a qui en souffrent plus que d’autres. Il y en a qui souffrent dans leur imaginaire. Sauvage m’a vraiment appris ça en fait. Quelqu’un m’a dit : « La douleur est inévitable, la souffrance est optionnelle ». La douleur de mon frère, elle n’était pas optionnelle. C’est le trauma physique. Après, à moi de choisir, et de comprendre ce qui est optionnel et de le laisser tomber pour pouvoir passer à l’action.

… la suite à lire sur le site de Karoo

 


 
La déglingue, une critique sur Sauvage

, Le Matricule des Anges, juin 2022

« Qui sommes-nous ? Qui nous définit ? Est-ce important de posséder une identité ? Une carte, une justification d'être quelqu'un de ce bas monde ? Parfois, on me demande quelles sont mes origines. Alors je décline, la Flandre, l'Égypte, le Brabant Wallon. Si l'on insiste, je dis : "je viens d'une famille de déracinés, spécialisée en greffes de tout genre". Mais puisqu'il est question d'identité, c'est d'abord avec soi, je suis la sœur d'un enfant de Corée. »

 

 



Amour, deuil et portrait d'un frère absent 

Lucie Cauwe, LU cie & co, décembre 2022

"Un magnifique récit à propos du frère adoptif de Corée de l'auteure, Shin Do, et de sa difficile existence. Vingt-cinq ans après le décès dans un accident de voiture à l'âge de 31 ans de son frère venu de Corée quand il avait trois ans, Veronika Mabardi retrace le parcours de cet artiste qui préférait dessiner à parler. Des dessins de Shin Do Mabardi ponctuent son texte. Qui était cet enfant? Comment a-t-il été accueilli dans cette famille métisse, mélange de Belgique, d'Egypte, de Brabant wallon et de Flandres, qui fait des enfants et en adopte d'autres? Pourquoi était-il insaisissable? Qu'est-ce qui s'est bien passé? Qu'est-ce qui a foiré? Pourquoi ce frère dansait-il sur les limites? Veronika Mabardi suit les traces, petites et grandes, que son frères a laissées, comme une piste. Elle reconstitue son passé, sa famille, leur famille, sa courte vie et le deuil qu'elle éprouve."

 

article à lire ici


 

Les lectures des libraires

, Initiales Magazine, juin 2022

« Shin Do est un enfant ours : Il y a un trou dans son histoire, et tout l'amour du monde n'y peut rien. C'est autour de ce vide-là que les mots de Véronika Mabardi [...] Avec les mots, elle tente de donner sens aux silences, à la mort venue trop tôt s'emparer des son frère. Son livre n'a rien d'un tombeau. IL signe au contraire les retrouvailles après l'arrachement. »

 

 


 

 

Sur le bout des doigts... de Veronika Mabardi

 

Tous les deux mois, Axelle prend une personnalité par la main, pour la connaître... sur le bout des doigts.

Une interview de Veronika Mabardi pour le magazine Axelle, à l’occasion la sortie de son dernier roman, Sauvage est celui qui se sauve. Écrivaine de la rencontre, Veronika Mabardi nous parle d’engagement, de son besoin d’étonnement et du pouvoir des mots. Un entretient en 5 questions par Stéphanie Dambroise, publié le 2 mai 2022.

 

Qu’est-ce qui vous enthousiasme actuellement ?

Juste avant l’aube, pendant un moment, il y a un silence particulier. Tout est obscur, immobile, tremblant comme le fil d’une funambule. Impossible de ne pas être attentive, aux aguets. Et puis, le jour est là !
Ce qui m’enthousiasme a souvent rapport avec l’étonnement. Un visage dans la foule, un livre sur l’étagère, une photo retrouvée qui modifie la cartographie du souvenir, une idée, une manière de dire qui transforme ma perception de ce qui m’entoure, de la personne qui me parle. Découvrir, au sens premier : soulever une couverture et voir ce qu’elle cachait.

 

Lire la suite sur Axelle magazine.

 


 

Le Transmetteur de Veronika Mabardi 

Veronika Mabardi était ce dimanche 27 mars 2022 dans La Salle des Machines de Mathias Enard sur France Culture en belle compagnie.

Ecouter son « transmetteur », un partage d'écriture autour de « Sauvage est celui qui se sauve » via ce lien : La Salle des Machines

 

 


 

 

Frère et soeur à la vie, à la mort

, Le Figaro littéraire, 17 mars 2022

Lire l'article : Le Figaro littéraire

 

 


  

Trois étoiles

Claire Julliard, L'Obs, février 2022

 

 


 

La vie d'un frère

Minh Tran Huy, Madame Figaro, février 2022

 

 


 

 

L'ébranlement de la rencontre et de la mort

Jean-Claude Vantroyen, Le Soir, février 2022

 

 

 


 

 

Complices

Raphaëlle Leyris, Le Monde des livres, janvier 2022

 


Mare Nostrum

Christiane Sistac, février 2022

"Une phrase verbale au sujet inversé pour titre. Et, stylisé sur un fond rouge sang : un visage juvénile aux traits asiatiques… Le dessin est de la main de Shin Do Mabardi, frère de l’autrice, la comédienne et dramaturge belge Véronika Mabardi.
D’autres illustrations apparaissent au détour des pages. Ce sont de petits formats carrés, souvent sombres et énigmatiques, rarement figuratifs. Alors même qu’il venait de recevoir le “Prix de la fondation Juliette Passieux”, encourageant ses créations de céramiste, Shin Do est mort accidentellement à trente ans, le 8 mars 1997.

Véronika Mabardi, bien connue dans l’univers du théâtre belge, revient une fois encore sur un thème qui lui est cher : l’exploration de l’intime et des liens familiaux. Ses écrits multiples destinés à la scène lui ont valu en 2018 le “Prix triennal de littérature dramatique en langue française”. Son frère défunt, d’origine coréenne, reste dans sa vie tel une ombre légère dont elle cherche à retrouver les contours. “J’ai vu. J’ai été témoin. Pour qui ?”

Pour restituer au monde cette brève existence, elle va retrouver les souvenirs heureux de leur enfance commune, les quatre cents coups de ce nouveau petit frère. Puis viennent les incartades de son adolescence, les difficultés de son orientation, les premières fugues et les dangereuses expériences rencontrées en chemin…
Mais aussi la complicité des repas du dimanche, les engueulades dans une famille où on s’aime, son goût précoce pour le dessin qui apaise le gamin turbulent, leurs discussions entre deux absences, sa douce présence au chevet de leur mère hospitalisée.
Elle veut témoigner de ses fuites permanentes, de ses retours pitoyables, de sa parole empêchée, de ses interrogations sans réponse, de cette tentation d’un suicide à laquelle il ne pouvait se résoudre de peur d’accabler ses parents.
De son “refus d’entrer dans le système, parce que ce serait renoncer à regarder la vie les yeux ouverts”.
Elle veut découvrir ce qu’il a laissé de son passage furtif sur une terre qui n’était pas la sienne. Pour explorer le contenu de la grosse caisse volontairement oubliée dans un coin de grenier après son décès, elle attendra vingt ans.
Parce qu’il lui a fallu ce temps pour accepter d’explorer et de confier aux flammes qui libèrent, les traces confiées à des lettres, à des carnets, des aspects les plus sombres de la vie de Shin Do, un monde cruel où il se débattait avec les mots qu’il ne pouvait dire. Vingt ans pour arriver à conter son histoire.
Mais le livre n’est pas une biographie. Ce n’est pas non plus un livre sur le deuil, même si on peut ressentir tout le poids et la tristesse de l’absence.
Pour parler de ce frère aimé, Véronika a choisi le présent de l’énonciation qui actualise l’action, tant est grande la volonté de nous le restituer vivant. Et elle écrit avec une entière liberté dans une recherche mémorielle où seule la date de la mort s’impose comme le point défini et brutal délimitant ce qui était avant et ce qui reste après.
Des paragraphes parfois courts, des phrases isolées, des semblants de chapitres, l’intervention en italiques d’invisibles interlocuteurs… L’écriture vibrante de sensibilité de Véronika Mabardi suit la fluidité de la pensée et donne au texte l’apparence d’un long poème en prose. Sa structure le destine à l’oralité.

Dans la complexité des adoptions internationales, on peut penser que Shin Do a eu de la chance en arrivant dans la famille Mabardi. Une famille doublement métisse : mère flamande, père à moitié égyptien, deux enfants biologiques et deux Coréens. Une famille aux valeurs humanistes où l’adoption se veut choix et volonté de partage. Sur les étagères de la bibliothèque, a confié l’autrice lors d’un interview, on trouvait côte à côte la Bible, le Coran, le petit livre rouge, le petit livre vert…Un milieu intellectuel où on rassasie la faim jamais assouvie du bambin rachitique, et où on accorde généreusement toute la présence et les caresses qui rassurent.
Une famille dont la porte est restée toujours ouverte pour accueillir le fugueur de quinze ans ou l’adulte en errance…
Mais la greffe n’a jamais pris pour le petit déraciné, alors que l’adaptation fut facile et heureuse pour la seconde fille de la fratrie, accueillie plus âgée.
Pour combler les vides et les plaies d’un parcours enfantin, sans doute, faut-il plus, pour certains, que l’amour d’une famille étrangère. Plus encore que la joyeuse acceptation de frères et sœurs de circonstances. Ou même d’un milieu scolaire bienveillant. Certaines questions restent à jamais sans réponse jusqu’à l’insupportable Il est là, avec ses traits “chinois”, on lui parle d’intégration et de raison, alors que ses racines sont ailleurs. Et son cœur reste déchiré entre la gratitude pour ses parents adoptifs et son obsession pour un passé perdu où : “il savait ce qu’était être heureux.”
Inadapté, inadaptable, sans doute, malgré tous les efforts déployés et la tendresse donnée
“Sauvage est celui qui se sauve” n’est pas non plus un livre sur l’adoption. Juste une histoire particulière d’adoption. Celle, en quelque sorte, d’un petit Prince qui se languissait d’une rose si cruelle soit-elle pour lui. Mais Shin Do n’avait pas profité d’un vol d’oiseaux sauvages pour s’éloigner de sa planète. D’autres avaient décidé pour lui et scellé à son poignet un petit bracelet de plastique avec “son nom et l’adresse d’une famille dont il ne savait rien.”
Véronika Mabardi nous donne de ce frère artiste au sourire si doux, figé dans son éternelle jeunesse cet émouvant portrait de petit Poucet :

ll est venu de loin.
Il n’avait dans les poches ni miettes ni cailloux, rien qui lui permette de retrouver son chemin.
Il a pris son visage entre ses mains,
Il l’a déposé sur une toile
Et il est reparti.

Par la volonté et le talent de sa sœur, Shin Do Mabardi, enfant de Corée, sort de l’opacité de l’oubli : identique à lui-même, instable, turbulent, fragile et créatif. Absent et vivant à la fois. Juste de l’autre côté du mur."

 à lire ici

 


 

 

Paludes

Radio Campus Lille, Nikola Delescluse, janvier 2022

 


 

Sur les traces d'un frère disparu

La Libre Belgique, supplément Lire, Alexis Maroy, janvier 2022

 


 

La composition du silence

Louise Van Brabant, Le Carnet et les Instants, janvier 2022

"J’écris : voici mon frère, il n’a fait que passer, mais la phrase ment. Alors je cherche les traces qu’il a laissées dans le regard des autres. Il me relie à eux. Qu’est-ce qui s’est inscrit en eux de son passage ?

Suivre le fil : plonger sous la matière, là où s’emmêlent et se confondent les fibres, rejoindre la surface, reprendre. Les mots de Veronika Mabardi circonscrivent en pointillé les contours de la perte et tracent, d’un même mouvement, l’empreinte d’un corps qui jamais n’a pu se résoudre à respecter les limites. Ce corps est celui de son frère, Shin Do Mabardi, arrivé à l’âge de cinq ans dans cette famille d’intellectuels de gauche, douce et généreuse, depuis la Corée du Sud. En dépit de l’amour qui l’attend de pied ferme et amortit la brutalité du déracinement, l’expérience est avant tout celle d’un arrachement. Dans la terre coréenne, Shin Do laisse des radicelles tranchées vives. Un morceau de son identité se développe sans lui à l’autre bout du monde, plaçant son existence sous le signe de la fragmentation.

Sauvage est celui qui se sauve matérialise la tentative de dire ce frère en disparition continue. Un homme en creux : l’absence, le bris (de ses céramiques à la lumière du jour), le trou (dans son histoire), les brèches (par lesquelles il s’échappe pour pénétrer d’autres réalités). Puis le fossé creusé par la mort. Un ébranlement à la hauteur de celui qu’a été la rencontre : dissolution des frontières (entre les peaux, les sangs, les continents) et ouverture sur la part de monde qui se trouve en chacun de ces enfants déposés, presque par hasard, l’un à côté de l’autre.

Les explications ne comblent pas le silence. Alors parfois il s’installe dans ce silence comme un enfant ours. Il y a un trou dans son histoire, et tout l’amour du monde n’y peut rien.

Il y a l’avant et il y a l’après accident, comme il y a l’avant et l’après adoption. Deux brisures dans le temps, deux balises qui structurent le livre sans pour autant lui imposer une narration linéaire : le récit est libre, vagabonde entre passé et présent, s’accorde au rythme de la pensée, sans doute parce que l’autrice y déploie en filigrane le souci permanent de dire une vie sans la transformer en histoire – de celles qu’on se raconte à ne plus les entendre les soirs sombres ou les jours de brume morne. Et Veronika Mabardi de préférer l’indicatif présent au passé, parce que Shin Do continue à exister. Le récit évolue à l’image de celui dont il suit les traces : entre bruit et silence, entre présence et absence, comme l’aiguille se doit de disparaitre avant d’affleurer à la surface pour lier les tissus.

Non contente de brosser avec autant de délicatesse que d’acuité le portrait d’une époque, d’un lieu et d’un foyer, Veronika Mabardi montre une conscience aiguë des écueils qui, dans ce type d’exercice, menacent la narration. Une réflexion sur l’écriture et la fiction d’autant plus remarquable qu’elle est issue d’une expérience profondément intime, ce qui requiert une maîtrise au moins équivalente à la sensibilité avec laquelle l’autrice formule des émotions aussi fragiles que celles qui traversent l’enfance, l’adolescence et le deuil.

Alors, je réagence les fragments du souvenir, pour voir ce que ça dit. Et dans l’incertitude – la page n’est pas blanche, elle est pleine de bruit, déchirée en morceaux, et chaque fragment a pris sa propre autonomie – je sais, du moins, ce que je ne veux pas.
Je n’irai plus à rebrousse-vie.

Car il y a la nuit dans laquelle est laissée la soeur à la mort du frère. La nuit de l’autrice qui écrit des phrases inachevées, qui doit composer avec le silence. La question est alors de savoir comment user du plein (les mots) pour dire le vide – et de montrer comment ce vide est une présence, comment le vide et le silence peuvent tracer un chemin. On retrouve dans ce questionnement toute la singularité et la sensibilité des écrits de Veronika Mabardi, qui se situent dans un rapport au monde sans intermédiaire : direct, à même la matière. Une présence immédiate à la douceur et à la violence, qui se double d’une attention étendue à toutes les existences : fourmis, araignées, chouettes et crapauds, arbres et herbes hautes. Et dans cette forêt coule une langue vive et franche, une langue-ruisseau à laquelle peuvent s’abreuver toutes celles et ceux que font vibrer l’instant ténu où le silence devient le bruit."

article à lire ici

 


 

L'avis de Natacha, Librairie Papyrus (Namur)

"L'émotion vous attrape aux premières lignes de ce récit d'une sincérité à couper le souffle. Tombeau, portrait, hommage mais aussi récit familial d'une honnêteté et d'une beauté qui vont droit au cœur, avec la force poétique que peut avoir Veronika Mabardi, mêlée à une prose âpre et douce, factuelle et lumineuse, vidée de tous effets. Vidée aussi au sens où l'émotion vide, authentique dépôt des armes et néanmoins balises flottantes offertes pour tout qui sait ou ignore ce que sont les liens familiaux... et tant d'autres choses dans ce livre ! "

à lire ici

 


 

L'avis d'Anouk, Librairie Point Virgule (Namur) 

janvier 2022

"Un jour il apparaît.

Ça aurait pu être un autre.

C’est lui.

Veronika Mabardi se souvient de ce matin-là, elle avait neuf ans. À l’aéroport, épuisé par la nuit de vol et par ses pleurs, un petit garçon arraché à sa terre natale est devenu son frère. Shin Do.

À la maison, il y a l’amour, beaucoup d’amour, maladroit parfois mais joyeux et généreux. Shin Do grandit, la famille aussi lorsqu’arrive, de Corée encore, une sœur aînée. Deux filles, deux garçons. Deux grandes et deux petits. Dans le regard des autres, ce regard si lourd à porter qui "fait de ma famille une forteresse à défendre": deux enfants d’ici et deux enfants adoptés.

De ses toutes premières années, Shin Do ne sait rien, ou seulement les ombres qui le rattrapent dans le sommeil et le laissent envahi d’un chagrin inconsolable. Shin Do est un enfant ours: "il y a un trou dans son histoire, et tout l’amour du monde n’y peut rien".

C’est autour de ce vide-là que les mots de Veronika Mabardi cherchent leur chemin. Ils tissent des fragments, cartographient des îlots, quelques territoires incertains "entourés par du vide, du flou, de l’ombre, des images mal révélées". Avec les mots, elle tente de donner sens aux silences, au chaos, à la mort venue trop tôt s’emparer de ce frère "qui sent ce qui compte et ce qui manque". Son livre n’a rien d’un tombeau. Il signe au contraire les retrouvailles après l’arrachement: "Et je te dis tu pour que tu viennes, je t’invite ici".

C’est qu’entre Veronika et son frère, il y a dès les premiers moments une évidente complicité. Dans la famille, ils sont les deux impertinents, ceux qui se cognent au cadre et posent trop de questions. Ceux qui, au fil des années, trouveront dans la création une façon de prolonger leurs questions. Pour elle cela passera par les mots: comédienne, dramaturge, romancière, en cela héritière de ses parents ("le père bricole avec les mots et la mère bricole avec les récits"). Et pour Shin Do, par le dessin et la céramique. Les voies sont différentes mais leurs œuvres à chacun reflètent la même quête de l’essentiel, de l’épure, du tremblement. 

Sauvage est celui qui se sauve fait résonner ensemble leurs deux façons d’être au monde, à jamais jumelles."


à lire ici

 


  

Les notes

Claudine Bergeron, Choisir & Lire - collection Hors champ, janvier 2022