Pour décrire une image, on lui fait face. On cherche sa place, la meilleure perspective, mais quand on a trouvé son endroit, le corps se calme et, parfois, l'image s'ouvre pour nous contenir.
Décrire une statue est une autre affaire. Le corps veut tourner autour. On est pris dans un mouvement. L'expérience est kinesthésique. Avec la fille à genoux, c'est encore plus compliqué. Comment la faire voir, alors que ce n'est pas elle qu'on regarde d'abord ; on cherche où vont ses yeux, ses mains, ce qu'elle appelle.
La décrire en ferait une image, la renverrait au passé et annulerait le mouvement.
La puissance des statues de Camille Claudel se ressent au plus profond de l’être. Veronika Mabardi l’a compris dès son premier contact avec l’une d’elles – car il s’agit ici de contact, pas juste du regard, mais aussi du toucher et du corps en entier. Trop jeune, trop vacillante, elle a gardé cette rencontre pour elle, avant que, bien plus tard, les statues reviennent en force. Mais comment parler de Claudel sans parler de la famille, du frère, de l’amant ? Comment garder intacte la puissance du bronze et de l’onyx, du plâtre et du dessin, de l’acte créateur et de la forme des volumes ?
La réponse de Veronika Mabardi est de parler de ce qui animait cette femme-là : la sculpture. Parler de ce que la sculpture demande de travail, de renoncement et de joie. Parler de sculptures qui sont surtout des corps, parler de l’amour comme moteur, parler de l’enfermement dans une passion plutôt que de l’enfermement physique, parler d’elle, la femme parmi les hommes, parler de sororité – ce qui lui a sans doute manqué et dont nous découvrons la puissance aujourd’hui.
En traversant les musées ou les paysages, en convoquant citations et images, et en explorant ce qui reste d’une vie, l’autrice nous invite à ouvrir notre regard sur une œuvre, une époque et leurs résonances.
Et lorsque la langue de Veronika Mabardi croise les statues de Camille Claudel, il en sort un texte fort à l’écriture minutieuse qui emmène avec jubilation, comme seules savent le faire les vraies rencontres.
